Que seront les cités de demain ?
Les films de science-fiction nous montre de grandes avenues
aseptisées,
des banlieues décadentes, une police omniprésente et
invisible,
les meilleurs ou les pires lendemains. Pour décrire une
société future,
il suffit de décrire une ville.
Son organisation résume l'état social et économique,
son urbanisme mesure le contrôle qu'exerce l'Etat
en même temps qu'il donne un aperçu de l'esthétique de
l'époque.
A quoi ressemble donc cette cité qui témoigne du futur qui
nous attend?
Quels en sont les archétypes ?
Les villes futuristes telles que nous pouvons les voir dans les films de
science-fiction sont le plus souvent construites autour d'un concept bien
précis. La ville imaginée par le
réalisateur-architecte témoigne par son organisation, son
urbanisme et le mode de vie de ses habitants d'une évolution de
notre société. Ceci explique que d'une manière
générale ces villes, étant avant tout l'illustration
d'une idée, ne ressemblent que de trés loin aux cités
réelles. Néanmoins certains aspects de leur structure
rappellent parfois les villes d'aujourd'hui.
Les cités que nous connaissons sont divisées en quartiers:
quartiers
riches et pauvres, commerçants ou d'affaires.
Dans la plupart des villes européennes les quartiers d'affaires ne
sont pas séparés des
quartiers d'habitations. A l'opposé, dans beaucoup de villes
américaines, on assiste tous
les matins aux flux des personnes résidant en banlieue qui vont
travailler "downtown"
au coeur de la cité. Ce type d'organisation se retrouve dans Brazil et 1984 (Les
quartiers
résidentiels sont séparés des ministères
où la plupart des personnes travaillent) et dans
Soylent Green (les quartiers riches et les
quartiers pauvres).
La division horizontale entre quartiers riches et quartiers pauvres dans
la ville du présent
apparaît souvent sous la forme d'une division sociale verticale dans
la ville futuriste.
Cette opposition ville haute/ ville basse se retrouve dans un grand nombre
de films
(Metropolis, Blade Runner, Demolition Man, Total Recall,etc...): en haut
les riches et les
maîtres de la cité, en bas les pauvres et les esclaves.
Dans Metropolis les jardins où les
fils des maîtres jouent, sont tout en haut de la ville
alors que la cité des travailleurs est profondément enfuie.
Cela parait aller de soi, tant
nous avons coutume de lier la domination sociale à la position
élevée.
Dans Blade Runner, une gigantesque
pyramide Aztèque domine la cité: c'est la demeure
de Tyrell, l'homme le plus important de la ville. A l'opposé, en
bas, une faune
cosmopolite vit dans le bruit et la saleté.
Dans Demolition Man, la Résistance
se cache sous terre et espionne avec des périscopes
ce qui se passe en haut.
On retrouve dans Metropolis, Blade Runner et Total Recall, le même
plan symbolique du
pouvoir du maître sur ses esclaves: un panorama spectaculaire que le
tyran a par la fenêtre
de son bureau.
La cité hypertrophiée du Cinquième Elément est
également organisée verticalement : les embouteillages ont
lieu dans les hauteurs et le bas de la ville semble désert. Mais la
division sociale est moins nette que dans les films
précédents.
A la périphérie on trouve généralement les
exclus, ceux qui rejettent le système ou que le
système rejette. Ces exclus sont les prolétaires de 1984 ou les habitants de la "Coquille"
dans THX 1138. A la différence des
résistants souterrains de Demolition
Man et de
Metropolis, ces exclus n'entament pas une
lutte directe contre le système. Ils ne
représentent pas moins l'espoir d'une éventuelle fuite vers
un "ailleurs".
Dans THX 1138, cet ailleurs, que l'on
découvre dans le dernier plan du film, c'est peut-être notre
monde dévasté par quelque cataclysme, guerre
nucléaire ou pollution
généralisée (les habitants de la Coquille semblent
avoir été victimes de mutations
génétiques).Un ailleurs auquel le héros ne survivra
éventuellement pas.
Dans 1984, la campagne qui entoure Londres est
une zone prolétaire interdite. Mais
l'endroit bien que dangereux, est très agréable. C'est
là où Julia et Winston font pour la
première fois l'amour.
D'une façon générale la cité est un univers en
elle-même. C'est un monde clos duquel il
est difficile de fuir: faux espoirs dans Brazil, fins ouvertes dans Blade Runner et THX
1138, fuite in extremis dans Alphaville. DansEscape
from New York, la ville de New
York est désormais un immense pénitencier dans lequel on
isole les criminels. Dans Judge Dredd, les murailles qui entourent la
cité servent la fois de protection et de clôture. Les
villes
de THX 1138, Brazil et 1984 peuvent
aussi être considérées comme des cités-prisons.
La manière dont G.Lucas filme les premières scènes de
THX 1138 insiste sur cette
impression de huis clos: abondance de gros plans et de plans
rapprochés;s murs lisses et
nus dans les cellules individuelles; couloirs aseptisés qui
trouveraient bien leur place dans
un hôpital. Seuls les écrans à consoles multiples nous
rappellent que des images
cheminent sinon des individus.
Les cités-prisons se caractérisent surtout par leur absences
de pôles. Tous les lieux se
ressemblent. En particulier, le pouvoir n'est pas localisé à
un point précis de la cité (à
l'opposée des villes de Blade
Runner, Metropolis, Demolition Man et Total Recall). On
ne sait pas où vivent les maîtres, on peut même se
demander s'ils existent. La
bureaucratie dans Brazil et 1984 autoadministre la vie de la ville; les
ministères semblent
se cantonner à des taches d'exécution; la machine sociale a
été programmée une fois pour
toute et toute révolte est à peu près impossible.
Dans THX 1138, la prison où est
envoyé THX après avoir été arrêté
pour avoir fait
l'amour avec SEN, se différencie des autres cellules de la ville
souterraine. Etre en prison
dans un univers qui est déjà carcéral cela ne peut
vouloir dire être enfermé entre quatre
murs. La prison est un espace sans murs, sans limites, où il
n'existe plus aucun repère
spatial: Etre en prison c'est être nulle part.
En 1926, les quelques plans qui nous donnent à voir la cité
de Metropolis ne sont qu'une
transposition un peu futuriste du New York de l'époque qui est
alors à peu près la seule
ville au monde à avoir effectué sa croissance en hauteur.
Les formes architecturales
(pyramides, tours, fenêtres multiples) même si elles ne
témoignent pas d'une bonne
information en matière d'architecture (à l'époque)
montrent un désir de proposer une ville
future oppressante certes, mais esthétique et non uniforme.
La tendance s'inverse à partir des années 60: les films
proposent une vision beaucoup
plus pessimiste de l'urbanisme futur. Dans son film Playtime, Jacques Tati
imagine un
Paris envahie par des immeubles blancs et noirs tous identiques. Beaucoup
de films
(1984, Brazil,Soylent Green, Blade Runner, Escape
from New York) insistent surtout sur l'aspect décadent de la
ville futuriste. On imagine derrière les ruines qui nous sont
données à voir, des immeubles qui furent un jour
prestigieux: un futur vieux en quelque
sorte...
Des films les plus récents comme Demolition Man proposent un urbanisme plus
proche
de celui que nous voyons se profiler de nos jours. Routes
dégagées, pelouses, fontaines,
grands halls de marbres, San Angeles la ville de Demolition Man ressemble à un grand
centre commercial américain. Les espaces verts absents dans Blade Runner, Escape
from New York, Alphaville, Playtime,
Soylent Green, écartés à
la périphérie dans 1984 et Brazil,
réduits à quelques arbres qui jouent ici le rôle
d'objet de luxe et qu'on entretient pour le
plaisir des fils des maîtres dans Metropolis (les maîtres eux-mêmes
n'ont ni le temps, ni
l'envie d'en profiter), réapparaissent dans le paysage urbain de Demolition Man.
Même si beaucoup de films proposent une anticipation de l'urbanisme
d'une seule
culture, en général le modèle américain (les
gratte-ciel dans Metropolis et Just
Imagine, le
centre commercial dans Demolition Man),
d'autres comme Blade Runner imaginent un
futur
où les différentes cultures du monde se brassent. La ville
s'appelle Los Angeles mais
ressemble beaucoup à New York, Hong Kong ou Tokyo. Dans les foules
se croisent des
marchands orientaux, des punks, des moines. Le langage de la ville est
lui-même un
mélange de Japonais, d'Espagnol et d'Allemand.
Ce melting pot de cultures se retrouve aussi dans l'urbanisme. La ville
ressemble à un
grand Chinatown: sur les murs de la cité on trouve de grands
panneaux publicitaires où
alternent le visage charmant d'une chinoise et une publicité pour
Coca-Cola. Les dragons
de la mythologie chinoises apparaissent sur les enseignes en néon
des restaurants. Les
colonnes grecques et romaines côtoient des vestiges des cultures
égyptienne et maya.
La cité du Cinquième Elément propose elle aussi un
mélange culturel étonnant, dont l'esthétisme n'est
pas sans rappeler le film de Ridley Scott. Modernité et vestiges du
passé peuvent tre symbolisé par le dirigeable de ce vendeur
de nourriture chinoise qui vient proposer ses services aux fentres des
immeubles de la ville.
Metropolis est la ville symbolique par
excellence. A côté de ses tours gigantesques, la
ville dispose d'édifices-symboles qui mélangent les valeurs
du passé au modernisme. La
maison de Rotwang par exemple, parfaitement étrangère au
tissu urbain, semble
directement sortie d'une vieille légende germanique, ce qui
contraste avec l'idéologie
scientiste à laquelle se rattache l'architecture dominante de la
ville. Elle communique avec
les catacombes où les esclaves écoutent prêcher Maria.
Elle est aussi la maison-piège qui
retient prisonnier, grâce à des dispositifs
sophistiqués ceux qui s'aventurent à franchir sa
porte. Elle est enfin l'un des rares endroits dans le film où
maîtres et esclaves se
rencontrent, les deux autres étant l'usine et la cathédrale
lors de la grande réconciliation.
L'autre édifice-symbole est la cathédrale. Sa facture
architecturale la situe résolument
dans le passé alors que, juste quelques années plus tard, on
verra apparaître certain
édifices religieux qui adapteront les formes de l'architecture
moderne.
En parallèle de l'opposition verticale qui sépare les
classes sociales dans Metropolis, il
existe donc une opposition horizontale qui sépare le pouvoir
technique et économique (les
tours) du pouvoir spirituel (la maison de Rotwang, la cathédrale).
L'usine, telle qu'on la découvre au travers des yeux de Freder, est
explicitement
comparée au Moloch, la divinité biblique qui dévore
infatigablement les victimes qu'on
lui envoie en sacrifice. L'usine peut être considérée
comme le centre de la cité, l'organe
vital, le point nodal de la circulation. Le domaine aérien
communique avec les véhicules
volants, le domaine souterrain par les catacombes. Mais les ascenseurs
permettent de
passer de l'usine aux jardins, de l'usine aux à la cité des
travailleurs. En marge de ce
réseau structuré et institutionnel il existe d'autres
passages (la maison de Rotwang,
l'escalier qu'emprunte Freder) liés au partage horizontal, qui sont
créateurs de troubles et
de désordres.
Il est impossible de repérer dans la ville de THX 1138, les édifices-symboles qui
ponctuaient la cité de Metropolis.
Si on fait abstraction des quelques éléments
topographiques qui sont révélés dans la fuite finale
(le sanctuaire, la Coquille, les
échangeurs routiers), la ville semble construite autour d'une
topologie artificielle basée
essentiellement sur le fait que la circulation des personnes a
été remplacée par la
circulation des messages. Dans cette conception non spatiale de la ville,
que l'on retrouve
dans une certaine mesure dans 1984, le centre
ville n'est plus un lieu mais une fonction:
c'est le cerveau qui commande et régule les messages.
Il est impossible de savoir où siège le centre de la ville
de THX 1138. Les voix diffusées
par les haut-parleur viennent d'un studio d'émission, les images du
Christ accompagnées
de paroles stéréotypées (notons que l'on retrouve le
même genre de cabines servant à la
confession dans Demolition Man)
proviennent d'un centre religieux, découvert par
hasard par l'un des personnages, mais qui n'a en aucun cas la valeur
symbolique de la
cathédrale de Metropolis.
L'autorité centrale pourrait tout aussi bien siéger dans une
autre
ville, une autre planète, un autre temps (les enregistrements
étant le fait d'hommes morts
depuis longtemps).
Comme dans 1984, la ville assimilée ici
à une machine préprogrammée et que l'on
pourrait donc qualifier de cybernétique, cesse d'être un lieu
de conflits. La division entre
classes que Metropolis conservait se
réduit dans THX 1138 à
l'asservissement de
l'ensemble de la population par la ville-machine.
A 45 ans d'intervalle, nous sommes donc passés d'une ville à
espace structuré (haut/bas)
à une ville sans structure spatiale, d'une bipartition des classes
sociales à une théorie
générale de la domination, d'un tissu urbain ponctué
d'édifices symboliques à un tissu
urbain indifférencié. Les deux villes n'ont gardé
qu'un point commun: l'isolement absolu.
Dans les deux cas, le film propose une critique des théorie
urbaniste de l'époque.
En 1926, les villes d'Amérique sont en pleine croissance, le
Corbusier est déjà célèbre à
l'Est comme à l'Ouest. Metropolis
anticipe les vues de la Charte d'Athènes de 1943.
En 1971, on nous promet le règne des ordinateurs et la
prépondérance des media. THX
1138 est une critique adaptée aux nouveaux rêves des
urbanistes.
Entre Metropolis et THX 1138, on rencontre en 1965, Alphaville de Jean-Luc Godard
qui présente une ville avec une structure intermédiaire. On
y trouve les couloirs aseptisés
de THX 1138, les bâtiments aux
fenêtres multiples à la manière de Metropolis, un espace
urbain vaguement repérable (les quartiers du centre) et une machine
centrale (l'ordinateur
Alpha 60) qui gouverne la ville. Le professeur von Braun fait la
transition entre Rotwang
et les savants anonymes de THX 1138. C'est
déjà une ville cybernétique mais avec des
vestiges de la topologie d'antan.
La plupart des villes futuristes que nous pouvons rencontrer dans les
films des science-fiction s'apparentent soit au modèle de la ville
structurée de Metropolis, soit
à celui la ville cybernétique de THX 1138. Parfois elles combinent les deux comme
la cité
d'Alphaville. Nous pouvons donc proposer
la classification ci-dessous:
Villes structurées
aseptisées:Metropolis, Total
Recall, Demolition Man
décadente: Blade Runner, Escape from New York, Soylent Green
intermédiaires: : Judge Dread, Le 5ème Elément.
Villes cybernétiques:
aseptisées: THX 1138
décadente: Brazil, 1984
Villes intermédiaires: Alphaville.
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