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"Le livre sera l'avenir du livre"
En quoi vos
recherches actuelles, sur les ordinateurs du futur, concernent-elles le
livre ?
Dans les débats sur l’avenir de l’objet livre, je suis de
ceux qui croient qu’il aura plus que jamais sa place dans la société de demain.
Non seulement le livre ne va pas disparaître, mais il pourrait bien devenir une
interface privilégiée pour d’autres activités que la lecture. Demain, nous
pourrons choisir notre musique grâce à des livres, programmer notre télévision
grâce à des livres, obtenir des informations sur Internet grâce à des livres.
Je crois que l’avenir du livre — du moins, l’un de ses avenirs — est de devenir
une interface efficace, bon marché et durable pour le monde numérique. Ceux qui
croient que l’avenir du livre passe nécessairement par les readers portables
font probablement un rapprochement trop rapide avec l’évolution récente du
monde de la musique. Certes, nous assistons aujourd’hui à la constitution de
très grandes bibliothèques de livres numérisés qui font penser aux
« bibliothèques musicales » qui sont aujourd’hui très répandues. Mais
la mort programmée du CD, support « classique » de la musique il y a
encore quelques années, et l’avènement des baladeurs numériques, n’annoncent
pas forcément par une analogie simpliste, la mort du livre. Que le CD
disparaisse à plus ou moins brève échéance n’a aucune importance : c’est
un objet aujourd’hui dépassé, qui n’a pas d’existence autre que de se faire
lire par une machine, Au contraire du CD, le livre est un objet-interface qui
dispose d’un grand nombre d’atouts. Autonome et léger, il offre des
possibilités interactives très intéressantes. Par exemple, nous sommes capables
en quelques dizaines de secondes de retrouver un mot dans un dictionnaire parmi
des dizaines de milliers. Essayez, sans clavier, de retrouver un morceau sur
votre iPod avec une bibliothèque de cette taille ! De même, nous pouvons
parcourir rapidement la structure d’un livre pour acquérir une première idée, superficielle
certes mais tout de même précieuse, de ce qu’il contient. Essayez de faire de
même avec les fichiers de votre ordinateur personnel ! Ces atouts me font
penser que le livre, en tant qu’interface, a de beaux jours devant lui et qu’il
est probablement même capable d’investir de nouveaux territoires pour le moment
dominés par les interfaces électroniques — clavier et souris, qui sont
aujourd’hui nos modes d’accès par défaut vers les informations numérisées.
Les ordinateurs
actuels, derrière leur virtuosité apparente, seraient donc à peine moins
performants qu’un livre !
Ils sont surtout mal adaptés à nos modes de vie actuels.
Quand l’ordinateur individuel a été inventé, on ne lui attribuait pas d’autre
mission que de réaliser des tâches de bureau. Trente ans plus tard,
l’ordinateur nous sert non seulement pour travailler, mais aussi pour regarder
des films, écouter de la musique, visionner des photos, consulter des fiches
cuisine… Autant de pratiques pour lesquelles il n’était pas initialement conçu.
Il devient clair que s’asseoir — seul — devant un écran pour effectuer toutes
ces activités quotidiennes n’est pas l’idéal. Il nous faut essayer d’imaginer
des interfaces complémentaires à la souris et au clavier, pour permettre
d’effectuer ces tâches de manière plus simples et surtout plus adaptées à la
vie familiale, ou à la colloboration dans la vie professionnelle.
Et c’est là que le
livre intervient dans vos travaux…
Oui, parce que comme je vous l’ai expliqué, le livre
constitue déjà, en soi, une interface. Simple, robuste, transportable, et qui a
fait ses preuves. Alors pourquoi ne pas l’utiliser pour accéder à nos contenus
numérisés et pour interagir avec eux ? Prenons l’exemple de QB1,
l’ordinateur robotisé que nous avons mis au point, et dont nous avons
volontairement limité l’utilisation, pour l’instant, à la gestion de votre
bibliothèque musicale numérique. Le QB1 est un écran pivotant, monté sur pied,
et doté d’une caméra 3D : il vous repère dès votre entrée dans une pièce,
et suit tous vos mouvements, qu’il est capable d’interpréter. Pas besoin de
clavier, ni de souris, ni de situation textuelle pour naviguer dans la base de
données : des gestes suffisent. Cette interface gestuelle est agréable
pour explorer sa bibliothèque musicale de manière ludique, mais elle n’est pas
très adaptée pour celui qui voudrait très rapidement accéder à un morceau
particulier parmi des dizaines de milliers. Maintenant, imaginez que nous
produisions des livres dont QB1 saurait reconnaître les pages : « Les
1000 morceaux de jazz qu’il faut avoir écoutés dans sa vie », par exemple,
pour reprendre peu ou prou le titre d’une collection existante dans l’édition.
Il vous suffira de présenter telle page du livre face à l’écran, et indiquer du
doigt telle référence sur ladite page, pour que la machine aille aussitôt
télécharger le morceau en question, et vous le fasse découvrir. L’interface livre et le geste se
complètent pour réinventer la manière de découvrir et d’écouter de la musique.
Mais il faut
supposer que de tels livres disposent de capacités interactives…
Oui, pour fonctionner efficacement un tel livre doit être
sérigraphié avec des motifs cachés, invisibles à l’œil nu, mais que la machine
pourra lire. La diffusion de ces livres spéciaux dépendra évidemment de la diffusion
des systèmes capables de les interpréter. Mais il existe de nombreux scénarios
pour l’entrée dans nos foyers de ces nouveaux livres. Il s’agira peut-être de
livres uniques imprimés à la demande. L’évolution des pratiques autour de la
photographie numérique nous offre un bon exemple de ce retour du livre. Malgré
la possibilité de stocker toutes nos photos numériques au sein de grandes bases
de données accessibles de partout, nous sommes nombreux à aimer rematérialiser
nos souvenirs en commandant des albums imprimé à la demande, qui regroupent par
exemple la sélection des meilleures photos d’une année. La même chose est
possible avec la musique. Au lieu d’avoir ma « playlist » dans mon
ordinateur, et d’être obligé de pianoter sur le clavier pour y avoir accès, je
pourrais préférer une compilation qui se métamorphoserait en un bel objet
livre, imprimé à la demande, lu ensuite par des système tels que QB1. Ce
parcours musical présenté sous forme livresque pourrait être graphiquement
riche, et redonner cette sensualité matérielle à la musique qui caractérisait
les 33t et dans une certaine mesure les livrets des compacts disques, mais que
le basculement vers les bases de données numériques a fait complètement
disparaître. J’ai le sentiment que, pour l’instant, les possibilités de
l’impression à la demande sont très largement sous-estimées par le monde du
livre. En fait, le procédé est surtout perçu comme un moyen commode de lancer,
sans risque, de jeunes auteurs, ou de rééditer en très petites quantités des ouvrages
de fonds. Mais je suis convaincu que les professionnels de l’édition — et de
l’imprimerie ! — sauront rapidement exploiter tous les potentiels de cette
plasticité du livre interactif.
Vous avez aussi
conçu le prototype d’une autre machine…
Oui, c’est une
« lampe » pliable, conçue dans notre laboratoire, le CRAFT, à l’Ecole
Polytechnique Fédérale de Lausanne. Mais au lieu d’une ampoule, elle contient
dans sa partie supérieure un projecteur et une caméra, et dans son socle, un
mini ordinateur. Imaginez une lampe dont la lumière est interactive : elle
projette des images sur ce que vous lisez. Par exemple, quand on lit un livre
sous cette lampe, votre trace de lecture peut être mémorisée, suivie, représentée
et augmentée. Un algorithme que nous avons développé reconnaît la page lue en
comparant son image avec des milliers d’autres puis le projecteur surimpose en
marge des pages reconnues des informations supplémentaires. Cela peut être des
liens vers d’autres textes, des images et vidéos pertinentes, créant ainsi un
livre physique « enluminé » par des augmentations numériques. Mais la
piste que je trouve la plus fascinante consiste simplement à projeter sur la
page lue des informations sur les lectures précédentes de cette même page. Des
rectangles colorés projetés en marge indiquent par exemple d’une part le temps
moyen passé lors de lectures précédentes sur la page lue et d’autre part les
passages qu’ils ont volontairement sélectionnés comme étant intéressants. A
quoi cela peut-il servir ? D’abord, à documenter notre propre comportement de
lecteur. Comme pour la musique, la plupart des documents imprimés sont déjà
numérisés quelque part sur Internet, ou ils le seront demain. Le rêve des
Ptolémée à Alexandrie est en train de se réaliser. La question n’est donc plus
celle de l’accès, mais celle de nos cheminements. Comment reparcourir nos
trajectoires de lecture? Comment
découvrir d’autres chemins ? Comment les partager avec d’autres ? Et par un
renversement de perspective, comment retrouver les lecteurs d’un livre ou tout
au moins ceux qui auront choisi de laisser leurs traces publiques ? Comment
construire une nouvelle socialité autour de cette activité traditionnellement
solitaire ? Telles sont les nouvelles questions que cette lampe interactive conduit
à se poser. On voit qu’il s’agit ici rien de moins que de réinventer des
nouvelle manières de lire. Evidemment, si l’usage de ce genre de lampe était
amené à se généraliser, il est possible de que de nouvelles manières d’écrire
adaptées à ce genre de lecture enluminée voit le jour. A quoi ressemblerait un
essai ou un livre de classe, qui
en combinant des contenus projetés au texte imprimé, pourrait changer selon la
manière dont il est lu ? Comment un romancier concevrait-il ses histoires
s’il pouvait savoir non pas combien d’exemplaires il vend, mais comment chacune
des pages de son récit est lue ? Le livre doit donc pour moi figurer en
bonne place dans la liste des interfaces qui joueront demain un rôle central
dans nos pratiques quotidiennes. Mais il s’agira bien sûr, une fois de plus
dans son histoire, de réinventer ses utilisations.
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