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04.09.2009 Interview par Daniel Garcia - Livres Hebdo
"Non seulement le livre ne va pas disparaître, mais il pourrait bien devenir une interface privilégiée pour d’autres activités que la lecture. Demain, nous pourrons choisir notre musique grâce à des livres, programmer notre télévision grâce à des livres, obtenir des informations sur Internet grâce à des livres. Je crois que l’avenir du livre — du moins, l’un de ses avenirs — est de devenir une interface efficace, bon marché et durable pour le monde numérique."

 "Le livre sera l'avenir du livre"

En quoi vos recherches actuelles, sur les ordinateurs du futur, concernent-elles le livre ?

Dans les débats sur l’avenir de l’objet livre, je suis de ceux qui croient qu’il aura plus que jamais sa place dans la société de demain. Non seulement le livre ne va pas disparaître, mais il pourrait bien devenir une interface privilégiée pour d’autres activités que la lecture. Demain, nous pourrons choisir notre musique grâce à des livres, programmer notre télévision grâce à des livres, obtenir des informations sur Internet grâce à des livres. Je crois que l’avenir du livre — du moins, l’un de ses avenirs — est de devenir une interface efficace, bon marché et durable pour le monde numérique. Ceux qui croient que l’avenir du livre passe nécessairement par les readers portables font probablement un rapprochement trop rapide avec l’évolution récente du monde de la musique. Certes, nous assistons aujourd’hui à la constitution de très grandes bibliothèques de livres numérisés qui font penser aux « bibliothèques musicales » qui sont aujourd’hui très répandues. Mais la mort programmée du CD, support « classique » de la musique il y a encore quelques années, et l’avènement des baladeurs numériques, n’annoncent pas forcément par une analogie simpliste, la mort du livre. Que le CD disparaisse à plus ou moins brève échéance n’a aucune importance : c’est un objet aujourd’hui dépassé, qui n’a pas d’existence autre que de se faire lire par une machine, Au contraire du CD, le livre est un objet-interface qui dispose d’un grand nombre d’atouts. Autonome et léger, il offre des possibilités interactives très intéressantes. Par exemple, nous sommes capables en quelques dizaines de secondes de retrouver un mot dans un dictionnaire parmi des dizaines de milliers. Essayez, sans clavier, de retrouver un morceau sur votre iPod avec une bibliothèque de cette taille ! De même, nous pouvons parcourir rapidement la structure d’un livre pour acquérir une première idée, superficielle certes mais tout de même précieuse, de ce qu’il contient. Essayez de faire de même avec les fichiers de votre ordinateur personnel ! Ces atouts me font penser que le livre, en tant qu’interface, a de beaux jours devant lui et qu’il est probablement même capable d’investir de nouveaux territoires pour le moment dominés par les interfaces électroniques — clavier et souris, qui sont aujourd’hui nos modes d’accès par défaut vers les informations numérisées.

Les ordinateurs actuels, derrière leur virtuosité apparente, seraient donc à peine moins performants qu’un livre !

Ils sont surtout mal adaptés à nos modes de vie actuels. Quand l’ordinateur individuel a été inventé, on ne lui attribuait pas d’autre mission que de réaliser des tâches de bureau. Trente ans plus tard, l’ordinateur nous sert non seulement pour travailler, mais aussi pour regarder des films, écouter de la musique, visionner des photos, consulter des fiches cuisine… Autant de pratiques pour lesquelles il n’était pas initialement conçu. Il devient clair que s’asseoir — seul — devant un écran pour effectuer toutes ces activités quotidiennes n’est pas l’idéal. Il nous faut essayer d’imaginer des interfaces complémentaires à la souris et au clavier, pour permettre d’effectuer ces tâches de manière plus simples et surtout plus adaptées à la vie familiale, ou à la colloboration dans la vie professionnelle.

Et c’est là que le livre intervient dans vos travaux…

Oui, parce que comme je vous l’ai expliqué, le livre constitue déjà, en soi, une interface. Simple, robuste, transportable, et qui a fait ses preuves. Alors pourquoi ne pas l’utiliser pour accéder à nos contenus numérisés et pour interagir avec eux ? Prenons l’exemple de QB1, l’ordinateur robotisé que nous avons mis au point, et dont nous avons volontairement limité l’utilisation, pour l’instant, à la gestion de votre bibliothèque musicale numérique. Le QB1 est un écran pivotant, monté sur pied, et doté d’une caméra 3D : il vous repère dès votre entrée dans une pièce, et suit tous vos mouvements, qu’il est capable d’interpréter. Pas besoin de clavier, ni de souris, ni de situation textuelle pour naviguer dans la base de données : des gestes suffisent. Cette interface gestuelle est agréable pour explorer sa bibliothèque musicale de manière ludique, mais elle n’est pas très adaptée pour celui qui voudrait très rapidement accéder à un morceau particulier parmi des dizaines de milliers. Maintenant, imaginez que nous produisions des livres dont QB1 saurait reconnaître les pages : « Les 1000 morceaux de jazz qu’il faut avoir écoutés dans sa vie », par exemple, pour reprendre peu ou prou le titre d’une collection existante dans l’édition. Il vous suffira de présenter telle page du livre face à l’écran, et indiquer du doigt telle référence sur ladite page, pour que la machine aille aussitôt télécharger le morceau en question, et vous le fasse découvrir. L’interface livre et le geste se complètent pour réinventer la manière de découvrir et d’écouter de la musique.

Mais il faut supposer que de tels livres disposent de capacités interactives…

Oui, pour fonctionner efficacement un tel livre doit être sérigraphié avec des motifs cachés, invisibles à l’œil nu, mais que la machine pourra lire. La diffusion de ces livres spéciaux dépendra évidemment de la diffusion des systèmes capables de les interpréter. Mais il existe de nombreux scénarios pour l’entrée dans nos foyers de ces nouveaux livres. Il s’agira peut-être de livres uniques imprimés à la demande. L’évolution des pratiques autour de la photographie numérique nous offre un bon exemple de ce retour du livre. Malgré la possibilité de stocker toutes nos photos numériques au sein de grandes bases de données accessibles de partout, nous sommes nombreux à aimer rematérialiser nos souvenirs en commandant des albums imprimé à la demande, qui regroupent par exemple la sélection des meilleures photos d’une année. La même chose est possible avec la musique. Au lieu d’avoir ma « playlist » dans mon ordinateur, et d’être obligé de pianoter sur le clavier pour y avoir accès, je pourrais préférer une compilation qui se métamorphoserait en un bel objet livre, imprimé à la demande, lu ensuite par des système tels que QB1. Ce parcours musical présenté sous forme livresque pourrait être graphiquement riche, et redonner cette sensualité matérielle à la musique qui caractérisait les 33t et dans une certaine mesure les livrets des compacts disques, mais que le basculement vers les bases de données numériques a fait complètement disparaître. J’ai le sentiment que, pour l’instant, les possibilités de l’impression à la demande sont très largement sous-estimées par le monde du livre. En fait, le procédé est surtout perçu comme un moyen commode de lancer, sans risque, de jeunes auteurs, ou de rééditer en très petites quantités des ouvrages de fonds. Mais je suis convaincu que les professionnels de l’édition — et de l’imprimerie ! — sauront rapidement exploiter tous les potentiels de cette plasticité du livre interactif.

Vous avez aussi conçu le prototype d’une autre machine…

Oui, c’est une « lampe » pliable, conçue dans notre laboratoire, le CRAFT, à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne. Mais au lieu d’une ampoule, elle contient dans sa partie supérieure un projecteur et une caméra, et dans son socle, un mini ordinateur. Imaginez une lampe dont la lumière est interactive : elle projette des images sur ce que vous lisez. Par exemple, quand on lit un livre sous cette lampe, votre trace de lecture peut être mémorisée, suivie, représentée et augmentée. Un algorithme que nous avons développé reconnaît la page lue en comparant son image avec des milliers d’autres puis le projecteur surimpose en marge des pages reconnues des informations supplémentaires. Cela peut être des liens vers d’autres textes, des images et vidéos pertinentes, créant ainsi un livre physique « enluminé » par des augmentations numériques. Mais la piste que je trouve la plus fascinante consiste simplement à projeter sur la page lue des informations sur les lectures précédentes de cette même page. Des rectangles colorés projetés en marge indiquent par exemple d’une part le temps moyen passé lors de lectures précédentes sur la page lue et d’autre part les passages qu’ils ont volontairement sélectionnés comme étant intéressants. A quoi cela peut-il servir ? D’abord, à documenter notre propre comportement de lecteur. Comme pour la musique, la plupart des documents imprimés sont déjà numérisés quelque part sur Internet, ou ils le seront demain. Le rêve des Ptolémée à Alexandrie est en train de se réaliser. La question n’est donc plus celle de l’accès, mais celle de nos cheminements. Comment reparcourir nos trajectoires de lecture? Comment découvrir d’autres chemins ? Comment les partager avec d’autres ? Et par un renversement de perspective, comment retrouver les lecteurs d’un livre ou tout au moins ceux qui auront choisi de laisser leurs traces publiques ? Comment construire une nouvelle socialité autour de cette activité traditionnellement solitaire ? Telles sont les nouvelles questions que cette lampe interactive conduit à se poser. On voit qu’il s’agit ici rien de moins que de réinventer des nouvelle manières de lire. Evidemment, si l’usage de ce genre de lampe était amené à se généraliser, il est possible de que de nouvelles manières d’écrire adaptées à ce genre de lecture enluminée voit le jour. A quoi ressemblerait un essai ou un livre de classe, qui en combinant des contenus projetés au texte imprimé, pourrait changer selon la manière dont il est lu ? Comment un romancier concevrait-il ses histoires s’il pouvait savoir non pas combien d’exemplaires il vend, mais comment chacune des pages de son récit est lue ? Le livre doit donc pour moi figurer en bonne place dans la liste des interfaces qui joueront demain un rôle central dans nos pratiques quotidiennes. Mais il s’agira bien sûr, une fois de plus dans son histoire, de réinventer ses utilisations.