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Docteur en
intelligence artificielle et chercheur à l'Ecole polytechnique fédérale
de Lausanne, Frédéric Kaplan est l'un des concepteurs du célèbre Aïbo
de Sony. Il a écrit plusieurs livres sur les robots, dont Les Machines apprivoisées, qui fait référence en matière de robots de loisir.
Le Figaro Magazine - Va-t-on vers une nouvelle révolution technologique qui imposerait les robots dans notre quotidien ?
Frédéric Kaplan - Nous assistons, depuis le
début du XXIe siècle, à un retournement de situation intéressant. Alors
que nous imaginions une accentuation du virtuel, avec le développement
des réseaux internet et une plongée toujours plus importante dans
l'immatériel, c'est l'inverse qui se produit. Les ordinateurs changent
de forme pour occuper une nouvelle place dans notre vie. Les robots,
les objets intelligents, les meubles interactifs sont autant
d'ordinateurs d'un nouveau genre. Nous n'interagissons plus avec eux
comme avec les interfaces habituelles, clavier, souris, écran, mais de
manière beaucoup plus proche de nous, par le geste, la voix, le
regard...
Par ailleurs, ces nouvelles machines ne sont pas forcément des esclaves
travaillant à notre place, comme l'avaient imaginé les auteurs de
science-fiction. Ils ne nous rendent pas uniquement des services, mais
sont aussi là pour nous amuser, pour nous donner de l'information d'une
nouvelle manière, en un mot pour «enrichir» nos vies.
Peut-on aujourd'hui dialoguer avec un robot ?
Nous pouvons à présent construire des systèmes permettant à
une machine de dialoguer avec un humain sous forme de scripts
prédéfinis. Ce sont les mêmes technologies qui permettent de commander
un billet de train ou de consulter un horaire grâce à un serveur vocal
téléphonique. Mais nous sommes encore loin de pouvoir créer un robot
capable d'apprendre véritablement à parler au contact d'un être humain
et de développer un langage aussi élaboré que celui, disons, d'un
enfant de 3 ans. Il faudrait pour cela que la machine apprenne à
découvrir son environnement à la manière d'un jeune enfant, qu'elle
développe des concepts suffisamment proches des nôtres pour que nous
puissions interagir. C'est un champ de recherche passionnant, mais
aujourd'hui, cela reste de la recherche.
Vous voulez dire qu'un robot peut apprendre des choses ?
Dans les dix dernières années, nous avons développé plusieurs
prototypes montrant comment un robot peut apprendre de nouveaux
comportements, au contact des humains mais aussi au contact d'autres
robots. Une population de robots peut, par exemple, se mettre d'accord
sur des mots désignant des objets de son environnement, et développer
un embryon de «culture» transmissible à de nouveaux robots rejoignant
la population. Dans quelques années, un robot domestique ou un objet
intelligent pourrait apprendre, non seulement à votre contact, mais
aussi en interagissant avec d'autres machines auxquelles il pourra se
connecter. Ainsi, chacun de ces objets peut-il potentiellement devenir
différent selon sa propre histoire, sa propre «trajectoire de vie».
Cette autonomie naissante du «peuple robot» n'est-elle pas un peu inquiétante ?
Pourquoi avons-nous peur des robots ? Après tout, ce ne sont
que des petites machines à deux ou quatre pattes dont l'aspect
inoffensif est plutôt frappant. Je pense que la cause de notre angoisse
n'est pas liée à la menace que tel ou tel engin pourrait véritablement
faire peser sur nous. Pour certains, le plus inquiétant est que ces
robots nous amènent à repenser ce que nous sommes. Vivre avec ces
objets qui apprennent, qui développent une forme de culture qui leur
est propre, peut nous conduire à réfléchir sur ce qui est véritablement
le propre de l'être humain. L'arrivée de ces nouvelles machines ne
constitue pas seulement une révolution technologique. C'est aussi une
invitation à philosopher.
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